L' actu
du SNEA
« L’obéissance hiérarchique, qui est un principe cardinal, ne saurait échapper aux questionnements : obéir, ce n’est pas se soumettre, ni renoncer à penser, ni devoir se taire ; ce principe s’assortit même, dans des cas exceptionnels, du devoir de désobéir. » — Jean-Marc Sauvé, ancien vice-président du Conseil d’État.
Face à une demande hiérarchique qui nous semblait en dehors du cadre légal ou déontologiquement discutable, nous nous sommes tous au moins une fois demandé dans quelle mesure désobéir était une option, voire peut-être une obligation. Si recevoir un ordre implique en principe de s’y plier, que faut-il faire lorsque cet ordre vous semble injuste, illégal ou abusif ? Faut-il toujours obéir ? Essayons de faire le point sur la règle, l’exception, et de distinguer nos droits et nos devoirs.
La règle de base : le devoir d’obéissance
Si nous voulons parler de désobéissance, c’est que le principe fondamental qui régit le statut de fonctionnaire est la subordination hiérarchique. L’article L. 121-10 du Code Général de la Fonction Publique (CGFP) pose le principe :« L’agent public doit se conformer aux instructions de son supérieur hiérarchique ».
Vous ne pouvez pas refuser d’exécuter une tâche relevant de vos missions sous prétexte que vous êtes en désaccord avec les choix de votre direction. Le refus d’obéir à un ordre légal constitue une faute d’insubordination, passible de sanctions disciplinaires. Même si un ordre vous semble discutable sur le plan organisationnel ou pédagogique, la règle est de l’exécuter.
L’exception : le devoir de désobéissance
Il existe bien un cas pour lequel nous sommes tenus de désobéir. Contrairement à ce que l’on pourrait penser de prime abord, ce devoir n’a nullement été pensé pour protéger l’agent concerné. Il s’agit avant tout d’une protection de l’administration et de l’intérêt général : la puissance publique se prémunit ainsi du risque d’être associée à une faute grave ordonnée par l’un de ses représentants.
Le droit administratif français a toujours refusé d’imposer une obéissance aveugle. C’est ce qui est appelé couramment la théorie des « baïonnettes intelligentes ». Si le devoir d’obéissance est la norme, la loi a prévu une exception très stricte : le devoir de désobéissance.
C’est le même article L. 121-10 du CGFP, appuyé par la jurisprudence Langneur (Conseil d’État, 1944), qui prévoit une dérogation stricte : « … sauf dans le cas où l’ordre donné est manifestement illégal et de nature à compromettre gravement un intérêt public ». L’agent doit désobéir si l’ordre donné remplit cumulativement ces deux conditions :
- L’ordre est manifestement illégal
- L’ordre compromet gravement un intérêt public
Dans cette situation, ne pas désobéir devient une faute de votre part, dont vous pourriez être tenu personnellement responsable. Il est peu probable de se retrouver en situation de devoir désobéir dans nos conservatoires.
En revanche, remplir une seule condition ne nous place pas dans le devoir de désobéissance. Ce qui implique qu’un ordre illégal doit, en principe, être exécuté. Il nous faut bien comprendre le concept de l’exécution préalable : « l’exécution de l’ordre est un préalable à toute discussion de sa légalité ». Confronté à cette situation, la seule stratégie valable est donc d’obéir en émettant immédiatement des réserves écrites pour vous couvrir et prouver votre désaccord, puis de lancer un recours à posteriori.
La protection de l’agent : le droit de désobéir
Le devoir de désobéissance a donc été pensé pour protéger l’institution et l’intérêt général de ses propres dérives. Mais que nous reste-t-il en tant qu’agent pour résister face à une injonction ? Existe-t-il des situations nous accordant le « droit » de refuser un ordre pour nous protéger nous-mêmes ? C’est effectivement le cas, mais la loi ne prévoit que deux situations.
Le premier cas de figure concerne le harcèlement. L’article L. 133-3 du CGFP est clair sur le sujet : aucun agent ne peut être sanctionné pour avoir refusé de subir des agissements relevant du harcèlement moral ou sexuel. Ainsi, si une directive de votre hiérarchie s’inscrit dans une dynamique d’humiliation, de brimade ou de dégradation délibérée de vos conditions de travail, vous avez parfaitement le droit de dire non. Il ne s’agit plus alors d’insubordination, mais d’une légitime défense statutaire.
Le deuxième outil de protection, assez connu mais souvent mal maîtrisé, est le droit de retrait. Il vous autorise à cesser le travail et à refuser un ordre de reprise si vous avez un motif raisonnable de penser que la situation présente un danger grave et imminent pour votre vie ou votre santé. Attention cependant, l’exercice de ce droit est délicat. Un fort désaccord avec la direction, un sentiment de mal-être ne suffisent pas, juridiquement, à l’invoquer. Un droit de retrait exercé de manière infondée pourrait mener à une retenue sur salaire pour absence de service fait, voire à des sanctions disciplinaires. C’est donc à manier avec une extrême prudence.
Une possibilité que nous avons face à un ordre sortant manifestement de notre cadre d’emplois ou de nos qualifications est une forme d’ « obéissance molle et dilletante » : imaginons que l’on exige de vous une tâche qui n’a rien à voir avec votre discipline ou votre métier. Si vous refusez de vous y plier, vous risquez la sanction pour insubordination. Une stratégie est alors d’obéir sur la forme, mais d’acter votre incompétence sur le fond : concrètement, vous respectez le devoir d’obéissance en vous présentant au lieu et à l’heure dits (vous êtes ponctuel et présent), mais vous actez votre incapacité à réaliser ce qui vous est demandé. L’employeur ne peut en aucun cas vous opposer une quelconque « obligation de résultat » pour une mission qui ne relève pas de votre statut. En clair : « Je suis présent, j’ai obéi à l’ordre de convocation, mais je ne sais pas faire ». Idéalement, vous aurez prévenu par écrit, en amont, que vous ne sauriez remplir cette mission.
Il peut arriver que l’on ne vous donne pas d’ordre délictueux directement, mais que vous en soyez témoin. Dans ce cas, ce n’est plus la question de la désobéissance qui se pose, mais celle de votre obligation de signalement en tant qu’agent public, telle que définie par l’article 40 du Code de procédure pénale, et que vous vous retrouviez en position de lanceur d’alerte. Pour aller plus loin sur ce sujet, nous avons une documentation complète et détaillée sur ce point que nous vous invitons à consulter.
Ce qu’il faut retenir
Comme le rappelait notre citation en introduction, obéir, ce n’est pas se soumettre.
Quand vous appliquez le devoir de désobéissance, vous protégez le service public ; quand vous appliquez le droit de désobéir, vous vous protégez vous-même.
Désobéir frontalement, même quand on est dans son bon droit, expose à des complications. Avant de refuser un ordre, demandez toujours à votre hiérarchie de le formuler par écrit. Face à un ordre manifestement illégal mais ne menaçant pas l’intérêt public, retenez cette règle : « j’exécute avec des réserves écrites, je conteste ensuite ». C’est précisément par cet écrit que vous actez votre désaccord, que vous refusez de vous soumettre et de vous taire !
Bien évidemment, ne restez pas dans le doute, contactez votre responsable au SNEA. Il sera là pour analyser la situation et vous accompagner dans la stratégie la plus sûre.
Rédaction : Éric Rütschle – Mars 2026
